Opération retour sur lui, retour sur soi. Charlémoi est mon premier roman, et je ne sais pas pourquoi, y’a des jours comme ça, j’ai envie de revenir dessus, de faire le point, de m’y attarder un peu, une façon peut-être de prendre de l’élan pour la suite, qui sait, ou de regarder en arrière histoire de voir la tête du chemin parcouru, s’il est verdoyant ou escarpé – escarpé me fait penser à escarpin, un objet que je ne pratique pas, c’est comme ça les mots, ça emmène dans des recoins bizarres sans qu’on les voie venir, ça m’amuse parce que ça m’égare et que pendant ce temps là je peux me cacher bien tranquille.
Je pourrais dire que Charlémoi est un roman, mais à bien y réfléchir, c’est moyennement le cas. C’est plutôt une suite d’écrits liés entre eux, d’où son côté puzzle. C’est même sur la couverture, cette idée de pièces qui s’assemblent avec plus ou moins de justesse. Il faut dire que c’est un premier « test », une première fois, et que j’ai été claudicante tout le temps de son expulsion. Claudicante est d’ailleurs lié à escarpin dans ma vision du monde, mais je m’égare à nouveau, ah, ce que je peux noyer le poisson des fois.
Il a commencé par une phrase, la première. C’est elle qui est venue tout de suite, et j’ai tiré sur le fil pour le dérouler, en essayant de le maintenir intact le plus longtemps possible. Quand le fil s’est cassé, j’ai tiré sur un autre qui pendouillait, c’est pour ça que c’est en fragments.
Expulsion, j’ai dit plus haut. C’est vrai. Je revois ça comme un truc qui m’est sorti du corps, douloureusement, et que j’ai passé du temps ensuite à façonner pour qu’il prenne forme humaine, tellement j’avais peur d’avoir pondu un Alien aux dents étincelantes, tellement il ne fallait pas que les villageois hurlent de terreur et se mettent dans l’idée de promener ma tête au bout d’une pique, parce que j’aime qu’on m’aime.
Mon héros est un homme, un jeune homme, the exact opposite of moi en fait. Il se prend la tête, peut-être pour pas grand-chose, s’interroge sur des trucs dont personne n’a rien à faire, se prélasse dans une grosse fatigue physique et mentale qui le force à s’isoler dans un endroit reculé avec son chien. Il écrit. Comme il est bien élevé et déteste s’ennuyer, il plaisante souvent. C’est pour ça que mon livre est parfois drôle, enfin j’ai essayé. Il (le héros) ne veut pas être mélodramatique, il aurait trop l’impression d’être un looser. Pourtant, il l’est, par moment, quand il repense à son frère mort, le mythe du double, de l’alter ego disparu, le genre de truc derrière lequel on court toujours un peu sans s’en rendre compte, moi, toi, tout le monde, enfin c’est ce que je crois dans ma perception de la Vie et plus si affinités.
Après avoir tiré sur les ficelles périphériques, arrivée au milieu du livre, j’ai commencé à triturer les ficelles du centre, c’était pas évident, mais forcément je suis tombée sur des thèmes comme l’amour, les géniteurs, et la place de soi dans le monde, c’était inévitable. Pas Le retour du fils de Spock, mon projet. De ce côté-là, mon héros est comme moi. Virtuellement, intellectuellement, il aime le monde et les gens, le trouve très beau (le monde), les trouve remplis de qualités (les gens), mais ça c’est quand il s’éloigne. S’il s’approche au point de les côtoyer, le monde et les gens lui semblent un peu moisis avec des odeurs de pieds pas très nets et des gouttes de bave un poil agressives. C’est le paradoxe. C’est mon truc, ça, le paradoxe. Et comme dirait l’autre, ça mange pas de pain de paradoxer de temps en temps.
A la fin de Charlémoi, mon héros s’est purgé. Moi aussi sans doute. Le premier qui dit que l’écriture n’est pas en partie thérapeutique, je l’écoute poliment sans me moquer parce que j’ai un bon fond, mais au-dedans de moi, discrètement, je pince la bouche en signe de dénégation virulente. Parce que quand même.
Je n’ai pas aimé écrire Charlémoi.
J’ai aimé le ré-écrire et le ré-écrire encore. C’est toujours le cas, d’ailleurs. Comme disait je ne sais plus quel écrivain anglo-saxon, John Irving je crois, « je ne suis pas un bon écrivain, mais je suis un ré-écrivain acceptable ». Partir de la matière pour revenir cent fois dessus, c’est mon truc, mon moment préféré, l’action qui me rend réellement productive. Malaxer, reprendre, modifier, incliner, débroussailler, ajouter ou élaguer, jusqu’à ce que ça sonne juste à mon oreille. Non pas jusqu’à ce que ce soit bon, ou joli, ou élégant ou bien torché, non. Juste que ça sonne comme ça doit sonner. C’est pas simple à expliquer, ce plaisir là. Et je ne suis même pas sûre d’avoir fini quand j’ai fini. Parce que trois mois après, si je relis une phrase et que je coince sur une virgule ou sur un « et » en trop, je me sens obligée d’y revenir, contrainte, comme si j’avais laissé traîner des torchons sales sur le buffet et que des invités arrivaient.
Charlémoi est sorti en janvier 2008. Sur ma frise chronologique personnelle, ça équivaut à l’âge du fer, la période où j’ai trouvé comment fabriquer un outil avec un élastique et deux trombones (j’ai beaucoup regardé Mac Gyver, adolescente).
Maintenant, aujourd’hui, je n’écris plus comme ça. Je n’ai plus besoin de cette purge là, ni de poser mes souliers de cette façon. Pas d’escarpins – on y revient toujours – il me faut des chaussures de marche maintenant. C’est drôle. Ce livre, c’est moi sans être moi, c’est derrière sans être loin, c’est autre chose en étant proche, ah, et encore un bidon de paradoxes pour la route.
Maintenant, j’ai coupé le cordon. Je veux dire que Charlémoi est autre part, ailleurs, comme un ami qu’on ne voit plus parce qu’on a déménagé et dont on se souvient avec nostalgie, le sentiment qu’on a avec les chansons d’Abba.
Je suis fière de Charlémoi. Et consciente de ses faiblesses. Je les mets sur le compte de la fragilité de mon héros, c’est lui le narrateur et il est un humain imparfait (z’avez-vu comme je me dédouane ? Ah, c’est un métier).
Je suis très fière de ses lecteurs, des gens qui se sont approchés de lui, comme un coucou appuyé à la portière de la voiture avec un grand sourire chaleureux.
Voilà, j’ai tout dit ? Bilan ok.
And that’s Thursday.
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